LE PAYSAGE: MATIÈRES GRISES ET QUANTITÉ VERTE

En Europe, presque tous les territoires ont été à un moment ou à un autre aménagés. Des générations se sont succédées pour améliorer patiemment leur environnement. La plupart de nos paysages résultent de l’action de l’homme sur la nature. Une des plus belles lettres que j’aie eu l’occasion de lire, était adressée à l’un de mes grands oncles.

 

Elle commençait comme ceci : "C’est en gardant mes vaches que je t’écris ce petit mot".

C’est en gardant les vaches que s’est médité, puis souvent aménagé le paysage où j’ai grandi. Des barbelés primitifs tressés de ronces, au captage de telle ou telle source afin de supprimer la corvée d’abreuvage, de l’aménagement des talus bocagers, à leur entretien, rien ne fut tant médité que l’objectif de l’économie des moyens à mettre en œuvre. Rien ne fut tant médité que le profit à tirer de telle ou telle création pour les gestes quotidiens ultérieurs. Le paysage est donc la plupart du temps le résultat d’une construction qui a mobilisé de l’ingénierie douce et des transformations directes. La plupart du temps, on y plébiscite plus la matière grise que les quantités vertes. Cette action souvent si maîtrisée, si attentionnée aux sites, pourrait être définie comme un art à grande échelle: un art social. Cet "art de la prise de site" est tout simplement l’art de rendre habitable le territoire.
De ces quelques considérations, il découle les principes suivants que nous nous sommes donnés pour objectifs.

LE TEMPS DU PROJET

Parce qu’un paysage représente une somme d’inventions longuement méditées, parce que c’est un morceau de patrimoine à revivifier, faire un projet de paysage c’est se donner le temps nécessaire à sa juste intégration.

Or se donner ce temps, c’est devoir le conquérir. Non qu’un projet soit nécessairement long, puisque l’on peut compenser la durée par l’intensité. Mais cela veut dire pour nous qu’un projet de qualité a un coût en matière grise qu’il ne faut pas sous-estimer. Cette sous-estimation trop souvent de mise en France entraîne fréquemment des préjudices difficilement réparables lorsque l’œuvre est réalisée. Ce temps, nous nous le donnons dans chacun de nos projets.

C’est aussi en ce sens, et afin que ce temps soit donné à nos confrères que nous intervenons en tant que conseils ou assistants à Maîtrise d’Ouvrage auprès de diverses institutions.

LE TEMPS DU PAYSAGE

Pour agir de façon juste dans un site, pour “rendre habitable“ un territoire, il faut le comprendre intimement, il faut y avoir vécu longtemps.

Chaque nouveau projet n’est autre qu’un projet sur bien d’autres projets plus anciens. Faire un projet de paysage, c’est avant tout faire un projet sur des projets. Aujourd’hui, bien que nous passions beaucoup de temps sur le terrain, ce temps, cette sagesse de l’habitant, ne nous sont pas donnés. C’est pourquoi, nous devons contracter le temps de la connaissance du lieu. Des outils sont à notre disposition afin de mieux comprendre la façon dont ils se sont constitués : cartes anciennes (Cassini au 18ème siècle, Cadastre Napoléonien et Etat Major au 19ème siècle, IGN 1900 et suivantes, ...) et photos aériennes (campagnes IGN de 1926, 1949, et suivantes), écoute des habitants et des gestionnaires.

Pour chaque projet, nous étudions systématiquement les strates d’interventions qui se sont superposées et nous écoutons préalablement les principaux acteurs, afin de mieux comprendre les raisons de ce paysage dans lequel nous sommes amenés à intervenir en leur nom.

JARDINER LES USAGES

 

Tout territoire est parcouru, connu et reconnu de façon souvent plus intuitive qu’explicite. Chaque paysage est en quelque sorte "usé". Dans tout nouveau projet, il faut accompagner la réinstallation des usages, mais avant cela, il faut souvent arbitrer et ordonner les demandes contradictoires. Or nous ne savons le faire qu’à travers les capacités du site, en le replaçant dans un contexte élargi, dans le temps et l’espace, et en considérant ces capacités dans leur acception large : physique et sociale. L’écoute des usagers (habitants, gestionnaires, ...) est croissante dans les processus au point qu’un programme ne s’élabore plus seulement entre Maîtrise d’Ouvrage et Maîtrise d’œuvre.

Cette écoute des usagers que nous croyons éminemment nécessaire et à laquelle nous participons activement avec nos commanditaires, commence à devenir un véritable domaine d’investigation pour aboutir à la naissance d’un nouveau concept : la Maîtrise d’Usage (voir notamment nos contributions théoriques dans ce domaine). C’est en ce sens que dans nos projets de paysage, nous nous attachons à jardiner les usages, à préparer le terrain, mais aussi à sélectionner et accompagner les nouvelles pousses.

JARDINER POUR LES AUTRES

Si l’on fait sa maison, on la fait une fois. Lorsque l’on fait son jardin, on peut le faire toujours. On peut être une fois maçon, et toute sa vie jardinier.

Or, lorsque l’on est jardinier, on sait trop bien que l’on ne peut pas tout prévoir et qu’il faut accepter de se faire surprendre parfois désagréablement, souvent agréablement. L’art du jardinage consiste dès lors à avoir préparé le terrain de la meilleure manière afin que les effets soient maîtrisés. Mais si le jardinier, si l’usager, si le gestionnaire ne partagent pas le projet, il n’est pas voué à perdurer.

C’est en ce sens que dans tous nos projets, nous nous attachons à faire en sorte qu’ils deviennent in fine davantage ceux des habitants et des décideurs que les nôtres. Ces projets évoluent d’autant mieux que leurs règles de composition sont simples et efficaces.

Aujourd’hui nous sommes fiers de voir évoluer ceux qui sont achevés, tout en préparant le terrain pour que les autres vivent cette vie sereine qui doit être l’apanage de l’aménagement réussi.

FAIRE ET FAIRE-FAIRE

Dans ces constructions particulières que sont les paysages, il y a dans la mobilisation des techniques et des savoirs davantage d’attention aux milieux que de connaissances a priori. Il y a quelques inventions simples, et des méthodes originales qui visent à résoudre des problèmes récurrents : comment circuler, et donc comment constituer un sol ? comment s’installer et donc comment maîtriser l’eau et les terres ? comment ériger et donc comment soutenir et articuler ? etc... Aujourd’hui, nos capacités d’action et nos moyens de transformation du paysage ont changé.

Parallèlement, nos modes d’interventions sont devenus moins directs. Mais simultanément et pour ces mêmes raisons, les savoirs se sont progressivement généralisés, et les techniques se sont délocalisées. La technicité qui intéresse le champ de la transformation du paysage s’est déplacée pour produire des méthodes qui se veulent le plus souvent universelles. Pour notre part, et parce que nous intervenons toujours dans un paysage particulier, nous cherchons à travailler avec les matériaux et les savoir-faire locaux afin de participer au renouvellement des techniques souvent si simples qu’on les a oubliées, afin de revivifier "l’ingénierie locale".

JARDINER LA VILLE

Parce que la ville s’est constituée le plus souvent sur d’anciens jardins, parce que faire la ville, c’est aussi rendre habitable le territoire, il n’y a pour nous pas de différence dans l’approche des problèmes urbains que dans ceux de la campagne.

Certes, la complexité urbaine est bien autre que celle des champs et des bois. Mais nous ne considérons pas la contrainte qu’engendre la complexité comme une limitation de notre créativité, bien au contraire. Parce que les plus beaux paysages sont aussi les plus contraignants, parce que Venise ou le Mont Saint-Michel sont la preuve vivante de l’inventivité que peuvent porter les situations à priori les plus inhabitables, nous n’imaginons pas pouvoir faire un projet sans contraintes. C’est pourquoi, nos clients nous renouvellent leur confiance en nous donnant à étudier des situations souvent difficiles ou tout au moins plus complexes.

C’est pourquoi, progressivement, nous thésaurisons des savoir-faire en matière d’urbanisme opérationnel ou prospectif. C’est pourquoi, enfin, il nous est impératif de savoir fidéliser nos collaborateurs tout autant que nos partenaires.

 


J.M. L'Anton

"C’est en gardant mes vaches que je t’écris ce petit mot"

"Faire un projet de paysage c’est se donner le temps nécessaire à sa juste intégration."

"Faire un projet de paysage, c’est avant tout faire un projet sur des projets."

"Si l’on fait sa maison, on la fait une fois. Lorsque l’on fait son jardin, on peut le faire toute sa vie."

"Nous n’imaginons pas pouvoir faire un projet sans contraintes."